Et ainsi, aujourd’hui, debout sur le rivage je ne me tiens pas, aucun de nous ne se tient là, attendant que la vague apporte de Vous quelque relique qui demanderait sépulture ; mais, en regardant les flots écumants se ruer les uns derrière les autres et en écoutant leur grondement, nous Vous voyons intacts, et intacts nous Vous entendons dans toutes les formes et les voix de Protée, de Votre mythe éternel et du nôtre, libres, mûrs, sereins, montant des profondeurs du fond marin comme des images éclatantes de jeunesse, et maintenant se répandant dans l’air, avec ces paroles venues du plus sombre abîme, de Votre âme digne :
« Ici nous demeurons désormais, gardiens éternels dans la paix du large intérieur, et ici, comme si nous mettions un frein aux vagues elles-mêmes qui se déchaînent au-dessus, nous mûrirons toujours une pensée de délivrance pour notre sainte mer du rouge et vain pavillon des Latins, afin que demain elle coure, comme l’aile toute blanche du goéland, comme la pensée humaine la plus pure, comme le souffle de l’amour limpide, le blanc pavillon des pauvres pêcheurs grecs, libre, sur son éternelle étendue bleue.»
«(tiré de Vie lyrique, V, Ikaros 1968)»
Là où une autre lecture n’entend qu’un élan patriotique, la mienne y perçoit un souffle plus secret : une mer qui renaît, une pureté qui s’ouvre, une dignité humble qui éclaire le silence. Car un poème ne vit que tant que le lecteur y découvre encore une lumière nouvelle.
Dans l’univers visionnaire d’Ángelos Sikelianós, la mer n’est jamais un décor immobile ; elle est la vaste matrice de l’existence, le lieu où l’âme humaine se mesure à elle‑même, se métamorphose et renaît. La libérer ne signifie pas seulement dissiper des souvenirs anciens ou des conflits révolus ; c’est répondre à un appel profond, intime, pour que la vie retrouve sa pureté première, qu’elle se déleste de toute emprise étrangère, de toute vanité qui en trouble la source.
La « voile blanche des pauvres pêcheurs grecs » devient alors l’emblème de cette innocence retrouvée. Ce n’est pas une simple voile offerte au vent ; c’est le souffle même des gens humbles, de ceux qui vivent sans ostentation, sans culte de la richesse, sans l’arrogance du pouvoir. Ce sont des hommes qui connaissent la mer non comme une abstraction, mais comme un destin quotidien ; qui apprennent des vagues l’humilité, la patience, la vérité nue.
Ainsi, la blancheur de cette voile n’est pas un ornement : elle est une déclaration morale, une affirmation spirituelle. La mer, symbole de la vie, réclame de redevenir limpide, et les pêcheurs pauvres — les simples, les sincères, les vivants — en sont les porteurs. Leur voile se déploie comme une promesse : que la vie peut demeurer intacte, que la dignité humaine peut se dresser face à toute vanité, que la liberté n’est pas un pavillon rouge et vain, mais un souffle calme, blanc, authentique — une voile libre et immaculée, ouverte sur l’étendue originelle d’où jaillit la vie.

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